Notre Japon

La vraie vie de la famille Poggianti au pays du sushi

lundi 18 mai 2009

Le sumo dans tous ses états – Expats au Japon depuis 596 jours

Le sumo dans tous ses états

A l'entraînementOn attaque aujourd’hui la deuxième semaine décisive du troisième tournoi de sumo de l’année à Tokyo. Pas d’éliminations comme à Roland-Garros, mais les vaincus roulent sur la poussière du « dohyô » comme les champions en raquette sur la terre rouge de la Porte d’Auteuil. On peut suivre les scores sur le très complet site français du sumo sumofr.net, et regarder les champions s’affronter tous les jours de la quinzaine de 16 à 18 heures, heure du Japon, sur la NHK.

Avant cela, Delphine a eu la chance d’assister en mars à un entraînement quotidien d’une « heya », beaucoup mieux traduit par « confrérie » dans le bouquin ci-dessous que par l’anglais stable (écurie). Les champions et aspirants mêlent leurs corps et leurs sueurs dans des exercices d’assouplissement, d’affrontement, de concentration. Extrêmement contraignant, cet entraînement commence à l’aube pour les novices et aspirants, un peu plus tard pour les plus forts.

Des rumeurs de brimades parfois très violentes alimentent la chronique et détériorent l’image du sumo au Japon comme le sport le plus noble, né de rites religieux ou funéraires du début de notre ère. Le site « Aujourd’hui le Japon » cite l’interview d’un des deux plus grands lutteurs du Japon : « "Certaines séances de tabassage pouvaient durer jusqu'à 45 minutes, a-t-il assuré lors d'une conférence de presse. Les vingt premières minutes sont incroyablement douloureuses, mais après (...), même si vous continuez à être frappé, vous sentez moins la douleur", a-t-il raconté, choisissant ses mots avec précaution. "Bien sûr, je pleurais. Et quand mon aîné me disait ‘C'est pour ton bien’, je pleurais encore plus", a confié Hakuho ("le grand oiseau blanc"), l'un des deux yokozuna ("champion suprême") actuellement en activité au Japon, le grade le plus élevé de la stricte hiérarchie du sumo. »

Pour une plongée encore plus profonde et intime, il faut absolument lire l’excellente autobiographie de l’ancien lutteur Kazuhiro Kirishima, « Mémoires d’un lutteur de sumô », disponible dans la traduction de Liliane Fujimori chez Picquier Poche. Au-delà des entraînements harassants et des tournois à répétition, on retient l’incroyable combat permanent de cet homme musculeux mais « à l’estomac trop petit » pour… grossir. Un gavage scientifiquement organisé par celle qui deviendra sa femme est le seul moyen pour lui faire passer la barre des cent-dix kilos, ce qui lui permettra de passer dans la catégorie des ôzeki (« grand champion »). Sa technique fait merveille lorsqu’il ne se fait pas projeter comme une plume par les montagnes de deux cents kilos et plus (il n’y a pas de catégories de poids au sumo) ; ses combats dans les années 1990 contre le monstre hawaïen de 260 kilos Konishiki restent paraît-il dans la mémoire collective des Japonais. Il y a un an, nous avions eu la chance de rencontrer cet ancien maître du sumo habile et agile dans le restaurant que sa famille a ouvert près de la confrérie qu’il dirige désormais : son poids redevenu presque normal, il émanait de lui une noblesse et une sagesse qui forçaient l’admiration.

Enfin, pour voir les beaux bébés s’ébattre devant nous de manière beaucoup plus relaxe et nonchalante, il ne faut surtout pas rater la démonstration annuelle dans le sanctuaire Yasukuni au moment du « hanami », la floraison des cerisiers. Cette année, c’était magique : cette exhibition bon enfant en plein air s’est déroulée le premier vrai jour de chaleur de l’année, avec une jolie brise qui faisait voleter une pluie de pétales de fleurs de cerisier comme autant de flocons d’un rose laiteux. Les colosses se laissaient nonchalamment peigner le chignon par leurs coiffeurs attitrés, retiraient une boisson au distributeur, se laissaient photographier en souriant, avant de combattre pour le plaisir des classes d’écoliers et des femmes d’expat regroupés autour du cercle magique du dohyô.

Allez, bonne chance à Asashoryu et Hakuho, les deux mongols, à Kotooshu, mon chouchou bulgare, et aux autres ! Que le meilleur gagne, sans rumeurs de matches truqués, pour que le sumo reste un des plus beaux symboles du Japon.

Libellés : Livres et films sur le Japon, Sumo, Tokyo

posté par Philippe Poggianti à 15:23

mardi 31 mars 2009

Tentative de Lagarde et Michard nippon : Mishima et Fukazawa – Expats au Japon depuis 548 jours

Tentative de Lagarde et Michard nippon : Mishima et Fukazawa

Bon anniversaire à Joshua, huit ans il y a deux semaines, et à Louise, douze ans aujourd’hui !
Quand vous serez en seconde ou en première, aurez-vous droit vous aussi aux Lagarde et Michard pour bûcher vos textes de français ? Ferez-vous avec Pascal « le pari que Dieu existe » ? Etudierez-vous l’amitié entre Montaigne et La Boétie et « que philosopher, c’est apprendre à mourir » ?

Quant à moi, j’ai révisé quelques grands classiques du Lagarde et Michard nippon.
Je n’ai pas totalement été touché par la grâce censée émaner des nouvelles de Yukio Mishima, le poète des adolescents aux désirs troubles, qui se donna la mort par seppuku (hara-kiri) habillé en tenue nationaliste en 1970. Dans la collection « Folio 2€ » ont été regroupées « Ken » et « Martyre ». Le style est impérial, avec des fulgurances et des raccourcis qui forcent l’admiration : « un pigeon tâché de sang, des rayons de soleil perçant la frondaison, du sang tombé sur les joues du vainqueur, l’indigo profond de la tenue de kendo, le lys flétri, tout cela s’était en effet combiné en autant d’embûches tendues devant lui ». Mais les sujets qui tournent autour de l’homosexualité refoulée qui rongeait l’auteur, le duvet qui naît sur les joues imberbes des étudiants, leurs jeux dangereux qui mènent au suicide ou au meurtre, sont un peu trop malsains pour moi.

En revanche, quel plaisir de se laisser emporter par une autre nouvelle majeure : « Narayama » (en japonais « Narayama bushikô ») de Shichirô Fukazawa. Bien sûr, le titre vous dit quelque chose : son adaptation cinématographique, « La ballade de Narayama » de Shohei Imamura, a été Palme d’Or à Cannes en 1983. La collection « L’imaginaire » chez Gallimard regroupe le bouquin et le DVD, mais j’écris ce billet avant de découvrir le film, pour coucher mes impressions littéraires sans biais cinématographique. Un sujet fort, qu’on ne dévoilera pas à ceux qui n’en ont pas entendu parler ; un style épuré, presqu’ascétique, ce qui va bien à la symbolique bouddhiste qui entoure l’histoire ; des personnages bouleversants de vérité et d’humanité, aussi cruelle soit elle : un court et puissant chef d’œuvre.

Les préface, notes de bas de page et postface du traducteur Bernard Franck (je me souviens avoir lu ses critiques littéraires dans le Nouvel Obs) sont du niveau du texte lui-même. Elles replacent dans son contexte l’idée force de Fukazawa : sous prétexte d’une étude sociologique hyperréaliste sur les chansons paysannes d’une contrée reculée (le titre original signifie « l’étude à propos des chansons de Narayama »), Franck rappelle que « ces traditions paraissent bien, en fin de compte, ne correspondre à rien qui soit historiquement saisissable dans le passé réel du Japon ». Une parabole sur l’homme plutôt, ou bien sur « le problème du fondement de nos propres valeurs ». Mais point de grands mots, ce qui m’avait donné l’idée de la référence au Lagarde et Michard, c’est également ce style truculent, terre-à-terre et souvent amusant, avec lequel Fukazawa invente les conversations de ses campagnards, dans un style qui rappelle les drôles et les donzelles du Dom Juan de Molière : « J’crois que Bonne-Maman a trente-trois dents. […] Hé ! C’est qu’tu dois point savoir compter plus loin que vingt-huit. Y en a sûrement davantage ! ». C’est en tout cas le choix du traducteur que d’appuyer sur ce style suranné : sa traduction datant de 1958, seulement quelques années après sa parution au Japon, on est loin du XVIIème siècle de Jean-Baptiste Poquelin. Un dernier exemple surprenant, mais finalement pas inapproprié, est de traduire le préfixe respectueux japonais « O » (comme dans « o-bento », « o-saké », etc.) par « Messire » lorsque les personnages font référence au riz blanc : la terre qu’ils cultivent est si peu fertile qu’ils ne peuvent se délecter de « Messire le riz blanc » qu’à l’occasion de la fête du village, du « Bon odori » qu’on célèbre toujours à Tokyo chaque été, et du fameux et mystérieux pèlerinage à Narayama.

Photo : http://www.fnac.com/

Libellés : Livres et films sur le Japon

posté par Philippe Poggianti à 10:18

lundi 12 janvier 2009

Mangas : les papes de la bulle – Expats au Japon depuis 470 jours

Mangas : les papes de la bulle

Il m’a fallu plus d’un an avant d’aborder le sujet des mangas. Pour un fan de BD comme moi (Rosinski, Van Hamme, Dufaux, Griffo, Spiegelman, Bourgeon, Satrapi, Loisel, j’en passe et des plus classiques), ça semble étonnant. C’était je pense un petit complexe d’infériorité devant les « p’tits jeunes » qui en connaissent un rayon, un grand sentiment d’ignorance et de « par quoi on commence » devant le mur de jaquettes japonisantes qui s’étale au moindre détour d’une Fnac ou d’un Amazon.
Alors, lesquelles sont pour moi ? Ici, il y a des mangas destinés à chaque tranche de la société. Laissons de côté les mangas « shôjo » pour adolescentes (collection Harlequin, très peu pour moi), « shonen » pour adolescents ou « redisu » pour les jeunes femmes de bureau, les Office Ladies (relisez « redisu » à la manière japonaise, ça marche !). J’ai jeté mon dévolu sur les mangas adultes, sans connotation sexuelle : les « seijin mangas » ; ce qui, accessoirement, tombe bien puisqu’on fête aujourd’hui le « seijin no hi », le jour de la majorité (cf. le post de l’an dernier).


Gen d’Hiroshima, de Keiji Nakazawa, en français chez Vertige Graphic.
Un manga monstre sur un événement monstre ! Dix volumes qui relatent de manière autobiographique comment on survit à six ans à l’horreur absolue, et comment on apprend à revivre après. « Gen aux pieds nus » (Hadashi no Gen, son titre original) est un témoignage sans concession sur les atrocités commises par les Américains, pendant et après la bombe atomique lancée sur Hiroshima. Les trois premiers volumes se déroulent le jour et le lendemain de l’explosion, dans un tourbillon de visions d’apocalypse. La suite est résolument optimiste, avec un personnage, l’auteur, qui se bat pour vaincre les retombées du feu nucléaire. Une grande leçon d’histoire sur le Japon d’après-guerre, une grande leçon d’humanisme. Art Spiegelman (« Maus ») en parle ainsi dans la préface : « La physionomie des personnages tend souvent vers le « mignon », avec leurs immenses yeux caucasiens, mais Nakazawa est loin d’en être le pire représentant. Son trait, quelque peu dépourvu d’élégance, fonctionne : les personnages prennent vie, respirent la vie. La plus grande vertu de ce travail est son abrupte et totale sincérité. Sa conviction et son honnêteté nous permettent de croire à l’incroyable, à l’impossible qui pourtant se produisit à Hiroshima. C’est l’art inexorable du témoignage. »

Le sommet des dieux, de Jirô Taniguchi, d’après l’œuvre de Yumemakura Baku, chez Kana (Dargaud-Lombard).
Les héros sont de retour. Les vrais héros japonais, opaques, inébranlables. Ils cherchent un absolu, une voie unique (le « do » du judo, du kendo, du kodo). Leur quête intérieure les fait gravir un sommet, un Everest. Et c’est bien le cas ici. La même philosophie que les plus fameux samurais habite Jôji Habu, alpiniste japonais d’exception, qui va tenter sa vie entière des ascensions que personne n’a jamais réussies, des premières. Sa quête le conduira sur les pentes de l’Everest en hiver, en solitaire, sans oxygène ! Le scénario mêle adroitement ce personnage fictif plus grand que nature à la vraie histoire de la conquête des sommets : l’appareil photo de Mallory en 1924 ou nos Grandes Jorasses bien françaises.
Contrairement à Nakazawa qui a toujours dessiné autour d’Hiroshima, Jirô Taniguchi est un génial touche-à-tout dont j’ai hâte de découvrir le reste de l’œuvre : le Journal de mon père ; l’Homme qui marche ; Icare, sur un scénario de Moebius ; ou Quartier lointain. Il a reçu le prix du meilleur dessin à Angoulême en 2005 pour les cinq volumes de ce « Kamigami no itadaki » où il tutoie les sommets des dieux mangakas (les auteurs de mangas) : cela semble une évidence tant les parois verticales sont rendues de manière saisissante, tant le matériel d’alpinisme est dessiné précisément, tant les émotions se lisent sur les visages burinés et essoufflés des héros.

Les gouttes de dieu, de Tadashi Agi et Shu Okimoto, en cours de traduction-parution chez Glénat.
Un phénomène de société entoure cette longue série de mangas : quatorze volumes sont parus ici et le succès de ce premier « mangavino » fait rage. Le frère et la sœur qui se cachent derrière le pseudonyme du scénariste sont célèbres dans tout le Japon pour avoir popularisé le vin en trouvant des passerelles inédites entre ce que peut ressentir un néophyte et les grands flacons dégustés à longueur de pages. On salive en voyant les héros débouchant un Domaine de la Romanée Conti et on les voit transportés par le pouvoir d’évocation du vin dans un champ de fleurs (ailleurs dans un tableau de Jean-François Millet, ou dans un concert de rock des Queen). A l’heure où les Japonais se demandent comment choisir une bonne bouteille parmi les milliers trop chères qui inondent le marché, ce manga remplit à merveille sa fonction pédagogique. C’est peut-être cet aspect didactique, ainsi que les traits de caractère des personnages un peu trop simplistes qui m’ont un peu laissé sur ma… soif. N’empêche, Cyrille prend le relais de la lecture de ce manga, qu’on pourra dignement accompagner d’une dégustation de quelques beaux flacons avec l’aide du jeu « Bacchanales » !

Voilà. Elle est loin, la ligne claire d’Hergé et des maîtres de la B.D. belge. Absentes, les couleurs léchées de Moebius et des grands de la SF, car les mangas paraissent dans des périodiques en noir et blanc. Mais quelle gourmandise d’avoir devant soi un champ inexploré de trésors culturels à découvrir dans son pays d’accueil… qui plus est, si largement traduit en français !


Photos : www.amazon.fr

Libellés : Livres et films sur le Japon

posté par Philippe Poggianti à 10:38

dimanche 23 novembre 2008

Zatoichi ou la légende du samouraï aveugle, lettres de noblesse du Chambara – Expats au Japon depuis 420 jours

Takeshi KitanoZatoichi ou la légende du samouraï aveugle, lettres de noblesse du Chambara

Puisque je parlais de l’origine du nom « chambara » il y a trois semaines, nous y voilà ! Pas de chabadabada dans les films de sabre, plutôt un grand chambardement : un éclair de lame qui illumine l’écran, du sang qui gicle, le méchant qui vacille, le héros qui rengaine sans ciller, c’est beau, c’est pur !

Nous avions dévoré à belles pages la biographie romancée et édifiante de Musashi, nous étions prêts pour un autre samouraï, de pure légende cette fois : le masseur aveugle, joueur invétéré dans les tripots où roulent les dés pipés, et fine lame cachée dans sa canne (tel un John Steed en hakama), j’ai nommé : Zatoichi !

En fait de John Steed, nombre d’articles occidentaux comparent plutôt le personnage de Zatoichi à un James Bond nippon, du fait de sa longévité au cinéma et de son immense popularité : vingt-cinq films entre 1962 et 1973, une série télévisée de cent épisodes et un ultime film en 1989 toujours avec le même acteur : Shintaro Katsu. Nous avons vu le dernier de ces films de légende il y a un an ; nous n’étions sans doute pas encore suffisamment « tatamisés », il nous manquait quelques codes, nous n’étions pas encore enchantés par une manche qui se retrousse avant de combattre, un chapeau en paille qui recouvre le visage du méchant quand il pleut… Mais nous avions pris date avec le personnage.

Nous avons enfin vu et adoré le remake de Takeshi Kitano, réalisé en 2003 (bande annonce ci-dessous). Acéré comme une lame, épuré comme une attaque du rônin aveugle, mais surtout drôle et décalé, avec l’idiot du village qui tourne autour de la maison sabre au clair en hurlant, déjanté avec sa chorégraphie finale digne de « Devdas » (Bollywood dans un film japonais, on aura tout vu !). Et surtout magnifiquement filmé, enluminé comme dans la courte scène de bataille sous la pluie dans un éventail de gris d’où surgissent les éclairs de rouge sang, rythmé par les paysans qui creusent leurs sillons en abattant leurs houes sur une petite mélodie drolatique. Enfin, le demi-sourire de Kitano, tour à tour chaleureux avec ceux qu’il protège, puis menaçant avant de dégainer, restera comme une interprétation réussie de ce personnage de légende. Daniel Craig n’a qu’à bien se tenir !


Photo : www.allocine.fr

Libellés : Livres et films sur le Japon, Vidéo

posté par Philippe Poggianti à 10:43

samedi 26 juillet 2008

Des pavés pour la plage : au-delà des clichés, Samouraï et Yakuza – Expats au Japon depuis 300 jours

Des pavés pour la plage : au-delà des clichés, Samouraï et Yakuza

Dernier article avant les vacances : le foie gras et la yourte pour nous, la plage et ses bons gros romans pour d’autres ! Après avoir cité quelques auteurs étrangers qui font découvrir le Japon à travers leur œil passionné (cf. post du 22 juin), au tour des auteurs japonais qui vont au-delà des clichés sur deux figures maîtresses de l’imaginaire nippon, le samouraï et le yakuza.

Un samouraï rouge dans un défilé à KamakuraLa Pierre et le Sabre, suivi de la Parfaite Lumière, de Yoshikawa Eiji – J’ai Lu
A tout seigneur tout honneur : l’histoire du samouraï Musashi publiée en 1935 sous forme de feuilleton dans le fameux journal l’Asahi Shimbun. Nous suivons la vie romancée de ce formidable personnage historique dans un gros bouquin (deux tomes en J’ai Lu), à la manière des romans-feuilletons d’Alexandre Dumas avec suspense à la fin de chaque chapitre. La période est passionnante, juste après la bataille de Sekigahara en 1600 qui ouvre la « période d’Edo » et la domination des shoguns Tokugawa deux siècles et demi durant. Le récit alterne combats littéralement extraordinaires, pleins de bruit, de fureur, de sabres et de flèches, inspiration de nombreux films de samouraïs, avec des passages plus calmes et réfléchis sur l’itinéraire intellectuel et spirituel de Musashi vers la « voie du sabre », ou la narration de ses amours impossibles avec son amie d’enfance. Immense succès au Japon, cette transformation d’un guerrier hors pair mais sauvage en homme mûr qui cherche sa voie, sur fond de société japonaise en pleine mutation, les seigneurs se faisant progressivement dompter par le shogun, fait tout l’intérêt de ce grand roman d’aventures.

Mémoires d’un yakuza, de Saga Junichi – Picquier Poche
Un autre personnage incontournable au Japon, par exemple quand on frôle à Tokyo les salles de pachinko surbruyants, est le yakuza, tout du moins l’image que l’on se fait d’un mafieux tatoué prêt à dégainer à la moindre incartade. Ici, pas de drogues ni de chatouilleux de la gâchette : son médecin recueille sur un magnétophone dans les années 1970 les confessions véritables d’Ijichi Eiji, un yakuza « première manière » qui ne s’occupe que de tripots de jeux de dés, l’ancêtre des pachinkos d’aujourd’hui sans doute. Il survit au grand tremblement de terre de 1923 à Tokyo, et surtout aux immenses incendies qu’il a provoqués, puis progresse dans la hiérarchie mafieuse pendant le demi-siècle qui suit. Il s’attarde sur ses aventures amoureuses, son service militaire dans le froid glacial du nord de la Corée et ses séjours en prison avec sévices des matons en prime. Sans verser de sang inutile, sans racketter les commerçants alentour, sans tremper dans les « affaires modernes » (drogue, immobilier, etc.), il devient chef de clan respecté et son dos « est couvert d’un tatouage – un dessin de dragon et de pivoine, dont les couleurs avaient passé avec le temps ».


Libellés : Livres et films sur le Japon

posté par Philippe Poggianti à 21:01

dimanche 22 juin 2008

Les passeurs de l’île – Expats au Japon depuis 266 jours

Chihiro
Les passeurs de l’île

Le Japon est une île. Son insularité la définit, elle façonne la mentalité de ses habitants. Son histoire, alternance d’ouverture et de fermeture au monde, résonne dans les élans et les retenues des Japonais envers l’étranger. Pour trouver le Japon, y construire son identité de résident temporaire, on se rend compte qu’il est délicat d’en demander, d’en espérer trop des Japonais que nous fréquentons au quotidien. Il faut alors des passeurs, des traducteurs, des translateurs, comme écrivait Barthes en évoquant les baguettes qui translatent les aliments vers la bouche (cf. le post du 25 mai). Comme s’ils menaient la barque qui accoste sur l’île, comme s’ils nous amenaient le Japon à la bouche, nos passeurs à nous sont multiples, il était temps de leur dire un grand merci.

Certains passeurs sont eux-mêmes Japonais, le plus souvent des artistes passionnés par leur art (l’expo actuelle du musée Guimet parle de Hokusai comme d’un « affolé de son art ») : on reviendra bientôt sur les auteurs de mangas et d’ « animés », mais rappelons-nous le choc du « Voyage de Chihiro » de Miyazaki ; on listera un jour nos films japonais préférés, mais on sait déjà que les samouraïs vont toujours par sept depuis Kurosawa ; on attendra de devenir un expert en estampes pour décrire le « monde flottant », mais tout a commencé par la fameuse grande vague de Hokusai au détour d’une conférence sur l’art organisée par le C.E. de mon ancienne boîte !

Nous fréquentons d’autres passeurs au quotidien. Mes collègues français ou américains m’indiquent les meilleurs restos japonais de Tokyo, me recommandent la tournée de Kodo et ses taikos magiques (cf. post précédent), pointent le bouquin japonais incontournable (on reviendra sur « La Pierre et le Sabre » une autre fois). Merci à eux. Delphine rencontre les femmes de l’ALF et l’AFJ qui nous emmènent découvrir un fameux tournoi de sumo, la font danser comme une vraie japonaise, l’initient à l’ikebana, l’invitent à visiter une usine Shiseido. Merci à elles.

Enfin, des artistes européens, amoureux du Japon, nous transmettent leur passion.

Quoi qu'on pense des exagérations de « Stupeur et Tremblements », Amélie Nothomb retranscrit ses expériences, ses émotions, ses folies japonaises avec une exubérance communicative. Par hasard, j’ai lu les bouquins où elle a parsemé ses souvenirs nippons dans l’ordre inversement chronologique, comme une rétro-biographie d’amoureuse du Japon. Depuis « Stupeur… » et « Ni d’Eve ni d’Adam » (cf. un post précédent) jusqu’au retour en enfance de « Biographie de la Faim » et le déchirement de quitter le Kansai ; pour finir/revenir à l’état fœtal de « Métaphysique des Tubes » et le vrai-faux suicide dans le bassin aux carpes. Je ne peux plus regarder une carpe koi dans un bassin japonais sans penser aux gouffres béants de leurs bouches abhorrés par Amélie.

Bill Murray dans Lost in TranslationQuoi qu’en disent certains, comment ne pas adorer Tokyo quand on revoit « Lost in Translation » après un verre au Park Hyatt de Shinjuku, un karaoké entre collègues ou un jetlag tenace de retour de Paris. Ne manquent plus qu’une Scarlett Johansson en perruque rose ou un Bill Murray en smoking avec des pinces dans le dos qui murmure « for relaxing times, make it Suntory time ».

Quoi que le fil qui le relie au Japon soit un peu plus ténu, comment ne pas ne plonger avec délices dans « l’Elégance du Hérisson » de Muriel Barbery : une petite fille surdouée écrit des haikus inspirés de Basho (« Hutte de pêcheurs / Mêlés aux crevettes / Des grillons ! ») en en-tête de ses pensées profondes, et une concierge s’extasie sur le temple de la Mousse dans le film « les Sœurs Munakata » d’Ozu, avant de tomber sous le charme d’un Japonais distingué qui lui fait découvrir « le meilleur de la cuisine japonaise à Paris » lors d’une « orgie de sushis » mémorable.

Tiens, trois passeuses féminines, Amélie, Sofia et Muriel. Qui a dit que le Japon était un pays d’hommes ? Merci à toutes les trois, et à ceux qui nous ont passé les passeuses : Philippe, David, Arnaud, Maylis, et j’en passe.


Photos : kininarulove.ameblo.jp et www.imdb.com

Libellés : Livres et films sur le Japon

posté par Philippe Poggianti à 17:48

dimanche 25 mai 2008

Le signe et l’interstice : le père de tous les blogs – Expats au Japon depuis 238 jours

Le signe et l’interstice : le père de tous les blogs

Merci à Catherine d’avoir laissé un commentaire sur ce blog il y a quelques mois pour me recommander « l’Empire des Signes » de Roland Barthes, et merci à Cyrille de me l’avoir prêté.

Avec son auteur estampillé intellectuel et son titre rébarbatif, ses circonvolutions sémantiques sur le signifiant et le signifié, ce petit fascicule pourrait aisément trouver place dans la besace de l’étudiant de terminale besogneux. Et pourtant ! Il devrait être reconnu comme le tout premier blog sur le Japon, avec contenu multimédia (photos de l’auteur, légendées par ses soins) à l’appui. C’est le père de tous les blogs sur les pays inconnus, au moins de ceux qui évitent de s’épancher sur le dernier barbecue entre amis ou la rougeole du petit dernier. On peut y picorer les courts chapitres comme autant de « posts », on voudrait en relier certains par des liens hypertextes, les thèmes abordés sont pleins de curiosité, de saveur.

Bon, bien sûr, on ne s’appelle pas Roland Barthes pour rien ! Il faut savoir survoler un nid de parenthèses pour éviter de s’y perdre, éviter les chicanes de la pensée pontifiante, afin d’y trouver des perles de style, des métaphores d’une fulgurante beauté, dont l’acuité et surtout la modernité laissent pantois. Le bouquin a été écrit en 1970, et il a rendu célèbre des formules, comme « le centre vide » auquel se réfèrent les guides lorsqu’ils nomment l’inaccessible palais impérial en plein cœur de Tokyo.
Evidemment, dans un tel article, il faut éviter d’imiter, ne pas tenter d’approcher le style du blog parfait. Mieux vaut s’effacer devant le maître, et laisser place à un florilège de quelques citations.

« Le plateau de repas semble un tableau des plus délicats. […] La peinture n’était au fond qu’une palette, dont vous allez jouer au fur et à mesure que vous mangerez, puisant ici une pincée de légumes, là de riz, là de condiment, là une gorgée de soupe, selon une alternance libre, à la façon d’un graphiste (précisément japonais), installé devant un jeu de godets et qui, tout à la fois, sait et hésite. »

« Jamais [la baguette] ne perce, ne coupe, ne fend, ne blesse, mais seulement prélève, retourne, transporte […] au lieu de couper et d’agripper, à la façon de nos couverts ; elle ne violente jamais l’aliment : ou bien elle le démêle peu à peu, ou bien elle le défait, retrouvant ainsi les fissures naturelles de la nature (en cela bien plus proche du doigt primitif que du couteau). Enfin, et c’est peut-être sa plus belle fonction, la double baguette translate la nourriture, […] croisée comme deux mains, support et non plus pince, […] elle se glisse sous le flocon de riz et le [tend], le monte jusqu’à la bouche du mangeur. »

« La tempura est débarrassée du sens que nous attachons traditionnellement à la friture, et qui est la lourdeur. La farine y est délayée si légèrement qu’elle forme un lait, et non une pâte ; saisi par l’huile, ce lait doré est si fragile qu’il recouvre imparfaitement le fragment de nourriture, laisse apparaître un rose de crevette, un vert de piment, un brun d’aubergine. […] C’est l’aliment d’une sorte de méditation, autour de quelque chose que nous déterminons du côté de l’aérien, de l’instantané, du fragile, du transparent, du frais, du rien, mais dont le vrai nom serait l’interstice sans bords pleins, ou encore : le signe vide. »

« Dans un bouquet japonais, […] quelles que soient les intentions symboliques de cette construction énoncées dans tout livre d’art sur l’Ikebana, ce qui est produit, c’est la circulation de l’air, dont les fleurs, les feuilles, les branches (mots bien trop botaniques) ne sont en somme que les parois, les couloirs, les chicanes.[…] Le bouquet japonais a un volume ; chef d’œuvre inconnu, à la façon dont le rêvait le héros de Balzac, qui voulait que l’on pût passer derrière le personnage peint, on peut avancer le corps dans l’interstice de ses branches. »

« Pleine lune
Et sur les nattes
L’ombre d’un pin.

[…] La justesse du haïku a évidemment quelque chose de musical (musique des sens, et non forcément des sons) : le haïku a la pureté, la sphéricité et le vide même d’une note de musique ; c’est peut-être pour cela qu’il se dit deux fois, en écho ; ne dire qu’une fois cette parole exquise, ce serait attacher un sens à la surprise, à la pointe, à la soudaineté de la perfection ; le dire plusieurs fois, ce serait postuler que le sens est à découvrir ; entre les deux, ni singulier ni profond, l’écho ne fait que tirer un trait sous la nullité du sens ».

Note de Delphine : je suis ravie d'avoir l'occasion de vous montrer ma dernière création florale, mais pour être honnête, elle n'a pas été supervisée par un sensei, donc je n'oserais pas l'appeler "Ikebana"...
Voici un très beau site de photos d'Ikebana qui m'a particulièrement inspirée : http://www.zen-images.com/

Libellés : Culture et traditions, Livres et films sur le Japon

posté par Philippe Poggianti à 16:59

dimanche 6 janvier 2008

Pluie d’étoiles, contre-enquête – Expats au Japon depuis 98 jours

Pluie d’étoiles, contre-enquête

Ah ! Que cela flatte la fibre nationale de voir notre joli Bibendum des baguettes à la main s’afficher en vitrine de toutes les bonnes librairies de la ville. Mais quelle surprise à l’ouverture du premier guide Michelin consacré à Tokyo : TOUS les restaurants chroniqués ont au moins une étoile (bon, en France les plus pointus parlent de macaron, mais même Michelin parle d’étoiles dans la version anglaise du guide local) ! Soit un total de 191 étoiles pour les 150 heureux élus du Guide ! Les journalistes français ne manquent pas de s’étrangler en découvrant cette pluie d’étoiles qui dépasse les récompenses cumulées de Paris, Londres et New-York !! Même le Yomiuri Shimbun, journal japonais repris par Courrier International du 6 décembre, cite certains critiques locaux « sévères vis-à-vis de cette tendance à surestimer le Japon et sous-estimer l’Occident ».
Tout est dit. Il faut en avoir le cœur net. La décision est prise avec quelques amis et collègues français de mener notre propre contre-enquête, et de clamer haut et fort ce que nous pensons honnêtement des restaurants cités dans le « Michelin Tokyo 2008 ».

Tiens, ça me rappelle Louis de Funès, représentant du guide Duchemin dans « l’Aile ou la Cuisse » découvrant avec une joie enfantine les plats grésillants et tressautants du restaurant Hanafusa à Paris spécialisé dans le très japonais « teppanyaki » (film que Joshua a récemment découvert à la médiathèque de l’institut franco-japonais à deux pas de notre appartement).
Mais, foin d’interlude, voici quelques commentaires des restos testés à ce jour. Que mes amis, collègues et les lecteurs de ce blog n’hésitent pas à nous envoyer de nouvelles notules pour chaque resto visité.

« L’Atelier de Joël Robuchon » à Roppongi : deux étoiles. Je suis tokyoïte depuis moins d’un mois quand nous décidons pour mon anniversaire de nous offrir la copie du bistrot rouge & noir de la rue du Bac. Même concept, même réussite : les portions dégustation transforment la carte en gastronomie à prix doux, de hauts sièges au comptoir ou en salle nous donnent à voir les cuisiniers s’activer aux fourneaux, les vins au verre sont abordables, je retrouve le soufflé à la pistache qui m’avait damné à Paris… Mais cela vaut-il deux étoiles, en comparaison avec un Marc Meneau rencontré lors des tristes années où il était déchu de sa troisième étoile à Saint-Pair-sous-Vézelay ? Mettons ici une étoile, en n’en parlons plus.

« Sankamé » à Ginza. Une étoile. Encouragé par la sélection du guide, et faisant fi du confort obligatoire d’un resto étoilé en France, nous voulons essayer un « grand » resto japonais au hasard. Oui, c’est l’autre grande originalité du guide (et sujet d’une controverse aussi grande), le cadre et le service n’entrent pas en ligne de compte pour l’attribution des étoiles. Donc, nous ne sommes pas surpris de pénétrer dans un resto tout simple et d’être servi sur une table en bois qu’on croirait sorti d’Ikéa. Hélas ! Sans doute ne sommes nous pas encore suffisamment experts en mets japonais pour goûter la qualité de ce qui nous est offert ce samedi-là (offert est une vue de l’esprit, les prix sont bien tokyoïtes et correspondent à un étoilé français). La suite de petits plats évoquent la cuisine kaiseki, mais même en nous attardant sur chaque poisson, sur chaque légume pour en apprécier la saveur, nous trouvons cela assez fade. Ne pouvant pas non plus entamer la conversation avec un personnel exclusivement nippophone, nous quittons malheureusement bien tôt ce restaurant (en étant les derniers convives à 21h30, les Japonais dînent tôt).

« Benoît » à Omotesando. Une étoile. Cyrille et Elena ont réservé, nous les y rejoignons. Un cadre original mélange de tradition bistrot et de modernité tokyoïte nous accueille : vue splendide sur la métropole, menu écrit à la main à l’ancienne sur mur de verre transparent. Le verre de Gewürztraminer en apéritif est divin. La suite sera de haute tenue, sans toutefois atteindre le niveau d’un étoilé en France : filet de bœuf Rossini à la cuisson un peu longue et au foie gras un peu fade, mais carpaccio à l’œuf de caille coupé au couteau savoureux ; salade de poulpe quelconque, mais biscuit au chocolat « Benoît » nappé de ganache, glace à l’orange parfaitement réussi. On passe un très agréable moment avec un service francophone parfait, et un soleil irisant le Pomerol 2000 pourtant un peu passé.

Pour conclure, je laisse Cyrille critiquer de main de maître son coup de cœur.
« Les Créations de Narisawa » du côté d’Aoyama. Une étoile.
« Attention grand cru classé ! Pour commencer, je ne suis pas du même avis que notre bibendum national. J’en attribue deux à Narisawa ; et de bien volontiers reconnaître être la proie de mes goûts subjectifs car j’apprécie beaucoup le mélange salé/sucré mis en exergue par la cuisine de Mr Yoshihiro Narisawa (du moins de ce que j’en ai vu), et qui pour d’autres pourraient engendrer un (léger) écœurement.
Bref, allons à l’essentiel, qu’avons-nous mangé ? Pour commencer, une salade de noix de Saint Jacques et de fines pommes de terre accompagnées d’une aromatique sauce vinaigrette relevée à la truffe, le tout servi dans une assiette ronde faite d’une espèce de cristal alvéolé du plus bel effet. Puis vint le foie gras poêlé aux fraises (une des spécialités), d’une cuisson et d’un fondant parfaits. Langoustines et légumes bio colorés de saison prennent la relève. Un poisson japonais dont j’ai oublié le nom, à la chair blanche et goûteuse, arrosé d’une sauce soja caramélisée suit. Un filet de chevreuil (6 mois d’âge en provenance d’Hokkaido) d’une tendresse extrême met un brillant terme à ce menu dégustation. Monsieur Narisawa sort de sa tanière inox brossée et vient saluer ses convives. J’entame la discussion en anglais puis la poursuit en français (il parle également l’italien) et finit par le féliciter pour tous ses excellents mets. Puis, d’un plus grand classicisme j’en conviens, un chariot de fromages parfaitement affinés s’invite à notre table. Englouti le digestif au calvados et aux pommes, il est dorénavant l’heure du verdict : c’est un véritable feu d’artifice et s’avance à nouveau vers notre table un deuxième chariot, de mignardises cette fois ci. Monsieur Narisawa réapparaît pour me recommander les macarons (une autre spécialité, sans colorants m’annonce-t-il fièrement), que je place au niveau de Pierre Hermé, et auxquels j’ajoute des mini tartes citron et tatin, une cuillère de mousse au chocolat et un cake au gingembre.
Okanjô-o kudasai ! »

Libellés : Livres et films sur le Japon, Tokyo

posté par Philippe Poggianti à 21:40

mercredi 26 décembre 2007

Après le tremblement de terre, Adam et Eve prennent le Tokyo Express – Expats au Japon depuis 87 jours

Après le tremblement de terre, Adam et Eve prennent le Tokyo Express

Non, ce n’est pas un message codé à l’attention des résistants dans le maquis. Et non, maman, il n’y a pas eu de grosse secousse enregistrée récemment à Tokyo. Comme précédemment annoncé, ma douce approche de la culture japonaise passe par les livres, les films et la cuisine (pour l’instant). Trois bouquins très différents ont constitué mon entrée en matière littéraire : un recueil de nouvelles récent, un vieux policier best-seller en son temps, et le tout nouveau Amélie Nothomb.

« Après le tremblement de terre » de Murakami Haruki (pour les noms japonais, j’ai choisi de respecter l’ordre nom puis prénom) est un recueil de six nouvelles écrit en 2001, où des personnages très différents ont tous eu, parfois de près mais généralement de loin, un rapport avec le grand tremblement de terre de Kobé en 1995, année où l’auteur est revenu vivre au Japon. La mélancolie des situations, les histoires qui se finissent parfois en points de suspension, les personnages tous légèrement abîmées par la vie qu’ils soient en vacances en Thaïlande ou sur une plage à allumer de gigantesques feux de joie, tout concourt à une belle impression d’étrangeté désenchantée. Elle culmine à mon goût dans la nouvelle « la Super-Grenouille qui sauve Tokyo », digne d’un film de Terry Gilliam ou d’une nouvelle de Kafka, dans laquelle une grenouille de deux mètres s’allie à un petit bureaucrate triste pour attaquer un ver géant caché dans les égouts de la ville qui veut déclencher un séisme dévastateur. Vingt pages délicieuses.

« Tokyo Express » de Matsumoto Seichô – ou « Ten to sen » en nippon romanisé – est paru en 1958 et a tout de suite été un des polars les plus lus au Japon ; il s’en est vendu des millions d’exemplaires. Le Maigret japonais, nommé Mihara, enquête sur un double suicide qui s’avèrera être un double meurtre au centre d’une affaire de corruption où maint fonctionnaires haut placés aident le meurtrier à cacher la vérité. Même si la fin est décevante (comme lorsque Hercule Poirot réunit tout le monde dans le salon pour exposer les faits et dévoiler le meurtrier), la progression de l’enquête, de Kyushu à Hokkaido en passant par Kamakura, se fait au rythme des horaires de trains qui se croisent, comme dans un problème d’arithmétique. La toile de fond sur la société japonaise empoisonnée par la corruption est intéressante, de même que les rapports hiérarchiques au sein de la police ou des ministères. Merci, Sandrine, de m’avoir prêté le livre.

« Ni d’Eve ni d’Adam » d’Amélie Nothomb est paru cette année, un nouveau cru de la plus japonaise des auteurs belges. Je n’ai pas encore lu tous ses titres (pseudo- ?) autobiographiques, mais cela m’a fait un grand plaisir de retrouver l’héroïne de « Stupeur et tremblements », au même âge que dans ce dernier, mais ici sur son versant solaire, retrouvant son penchant pour la nature et la nature humaine… en la personne de Rinri, un gentil Japonais de bonne famille qui s’éprend de sa « maîtresse » de français. Même s’il ne culmine pas sur les hauteurs de « Stupeur… », l’amour d’Amélie-san pour le Japon transforme ce court roman en une charmante balade amoureuse, piquant son récit de plats aux résonances exotiques (il faut que je goûte à l’okonomiyaki à la sauce d’Hiroshima) et de notations amusées sur les convenances nippones (l’emploi de ‘conversationneur’ par exemple). Une balade, oui, parfois même une vraie rando, spécialité de la demoiselle : les deux sommets du livre sont atteints lorsqu’Amélie gravit les pentes du Fuji-san et d’une autre montagne ; le lyrisme de sa prose s’emballe en même temps que ses semelles se font de vent. Sa nuit givrée, enroulée autour d’un poêle brûlant dans l’antre d’une sorcière, restera en mémoire lorsque j’escaladerai moi aussi quelques monts nippons. Merci, David, de m’avoir prêté le livre.

Je lis en ce moment « Geisha » d’Arthur Golden : cela me donne envie de retourner à Kyoto dès le printemps, mais tout le monde connaît le bouquin ou le film avec Zhang Ziyi et Gong Li, donc inutile de s’attarder. Mieux vaut aller admirer une fois de plus les fabuleuses photos-reportages amateur de Melissa Rose Chasse, plus connue sous le pseudo de « mboogiedown » sur les geishas de Gion : http://www.flickr.com/photos/mboogiedown/.

Libellés : Livres et films sur le Japon

posté par Philippe Poggianti à 20:25

    Delphine (mise en page et en images) et Philippe Poggianti (rédaction), Isséens, puis Séoulites et maintenant Tokyoïtes, vous souhaitent la bienvenue sur leur blog.

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